jueves, 14 de mayo de 2009

Nancy, La voix qui manqué, celle qui doit parler

LA VOIX QUI A MANQUÉ, CELLE QUI DOIT PARLER






Une voix a manqué, une seule : la voix qui eût été celle d’une gauche, certes moins éparpillée (et surtout pas éparpillée dans un tel ridicule !), mais surtout d’une gauche politique. Si la campagne était aussi dérisoire, c’est qu’elle n’était pas politique. Elle ne l’était pas parce que la droite et la gauche ont l’une et l’autre consenti à ce que s’efface l’instance de la politique. Elles y ont consenti parce qu’elles n’ont pas aperçu l’urgence de penser à neuf cette “ politique ” tombée dans le discrédit ou censée vaincue par l’économie. La voix qui a manqué est la voix d’une pensée. On lit ici ou là que le PS devrait cesser d’être un parti d’intellos : si l’ intello est le cultureux de salon, bien sûr, mais le travail de pensée n’a rien d’intello. Il a manqué une pensée et donc une voix de la politique.
La politique n’est ni la stratégie des partis pour conquérir ou contrôler l’Etat, ni la vision épique du destin d’une Nation. Elle se tient au point d’un “ tout ” de l’existence en commun qui n’est pas un tout totalisant, qui est en un sens un point vide (c’est le trait propre de la démocratie : comme le disait à peu près Michelet, son seul monument doit être une place vide où les gens peuvent s’assembler). Mais en ce point, elle nomme ou plutôt elle phrase l’unité de ce tout sans totalisation : elle lui donne un ton, une tenue, une voix.
Par exemple, elle pourrait donner une voix à ce que “ France ” peut vouloir dire en tant que pays où se rassemblent tant de cultures aux voix différentes. Ou bien, à ce qu’ “ Europe ” peut vouloir dire d’autre que zone de libre-échange. Ou à ce que “ monde ” peut vouloir dire d’autre qu’exploitation généralisée et aggravée. Donner une voix à ce que peut vouloir dire être ici, vivre ici, en France, en Europe, dans le monde, ici et maintenant. Etre un homme politique, c’est trouver une voix pour cela. C’est exactement ce qui fut oublié. C’est donc exactement pour cela qu’une voix hargneuse et vulgaire vient éructer : “ ici, c’est chez nous ” en faisant entendre que “ nous ” serions la nation sacrée, bien entendu introuvable et définissable seulement comme ni l’Europe, ni le Monde, et tout juste la France de Jeanne d’Arc…(pourquoi pas la Gaule ?).
Il n’est pas étonnant que la voix qu’on dit fasciste se fasse entendre lorsque la voix politique se tait. Car le fascisme représente le revers de la politique : la prétention à remplir d’une substance épaisse et fantasmatique (l’authenticité nationale) l’espace ouvert qui doit servir à la rencontre des gens, des gens réels et non des sujets “ authentiques ”.

Le mutisme de la voix politique n’est pas une faute à imputer à quiconque. C’est un événement qui vient déjà de loin, et il ne faut surtout pas chercher à retrouver des voix perdues. Il faut en trouver une, il faut inventer un ton et un phrasé, des tons, des accents, des timbres et des rythmes qui soient les nôtres, ici et maintenant. Peut-être fallait-il qu’un coup de tonnerre assourdissant nous réouvre les oreilles pour des voix nouvelles, inouïes.

Mais pour le moment, dans l’urgence immédiate, cette voix, la nôtre, peut faire entendre au moins un cri : elle peut, elle doit couvrir et rendre inaudible la voix anti-politique. En votant contre le FN, on ne vote pour rien ni pour personne d’autre : on fait entendre la voix politique, la politique en tant que notre voix, contre la vocifération.

Jean-Luc Nancy

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